Jacques Julliard : Le centrisme, cest limpossibilité de gouverner
En s’appuyant sur l’histoire de la IVe et de la Ve République, mais également sur nos voisins européens, Jacques Julliard démontre que le centrisme, tel que le conçoit François Bayrou, n’existe pas : soit il s’agit de régimes ancrés à droite, soit de coalitions dont l’impuissance favorise, au bout du compte, les extrêmes.

Comment qualifier le discours de François Bayrou. Peut-on dire de lui qu’il est centriste ?
Son projet politique est tellement vague qu’il est difficile à qualifier, même de centriste. C’est un programme de prudence, qui s’efforce de ne heurter personne. Politiquement, par contre, on peut le considérer comme centriste, au sens où il cherche à occuper un créneau entre la droite de Nicolas Sarkozy et la gauche de Ségolène Royal.
Ce centrisme a toujours existé en tant que famille politique. En France, sous la IVe République, avec le MRP (Mouvement républicain populaire), ou dans d’autres pays européens avec la démocratie chrétienne. Mais ce que François Bayrou oublie de préciser, c’est que tous ces partis sont ou étaient de centre droit.Ils n’ont jamais été neutres. Et ce, pour la simple raison que le centre absolu n’existe pas. Le centre proprement dit n’est pas un lieu, mais plutôt une limite, un peu comme l’équateur. C’est une ligne imaginaire, mais en aucun cas un territoire comme peuvent l’être la gauche ou la droite. La malédiction du centrisme, finalement, c’est qu’il n’arrivera jamais à coïncider avec sa définition théorique.
Même du temps de Giscard d’Estaing ?
Valéry Giscard d’Estaing, lorsqu’il était président de la République, disait que la France devait être gouvernée au centre. L’explication en est simple : dans une démocratie caractérisée par l’alternance, quand une majorité gouverne, elle doit tenir compte des électeurs de l’opposition.On ne gouverne pas un pays avec 51 % de majorité. Mais quand Giscard disait « gouvernée au centre », cela ne voulait pas dire « gouvernée par le centre ». Cela signifiait seulement que la gauche devait faire des concessions à la droite et réciproquement. Mais dire que la gauche et la droite doivent s’effacer au profit d’un grand parti centriste, c’est une ineptie. Dans aucune grande démocratie moderne, le centrisme n’a réussi en tant que formule politique et institutionnelle.
François Bayrou évoque pourtant les exemples allemand ou italien…
En Allemagne, la conception du parti centriste selon Bayrou n’existe pas. Le Parti libéral-démocrate (FDP), petit parti, se coalise alternativement avec la gauche ou la droite quand aucune de ces deux grandes formations n’est majoritaire. Mais en aucun cas, il ne constitue l’axe de la majorité. Il n’est qu’un complément. Actuellement, en Allemagne, en raison notamment du scrutin proportionnel, la gauche et la droite sont presque à égalité. Dans cette situation seulement, et eu égard à la culture allemande contemporaine empreinte d’une certaine tolérance, ils ont décidé de gouverner ensemble. Il ne s’agit là que d’une situation provisoire, et qui ne correspond en rien au modèle de Bayrou, puisque ce sont les chefs de la gauche et de la droite qui se sont mis d’accord.
Quant à l’Italie, la situation est encore différente, et je dirais même pire. Mis en minorité, Prodi a été rappelé. Après avoir débauché quelques députés du centre, il est revenu au pouvoir dans la même configuration politique, par le biais de petits jeux plutôt décevants. Lorsqu’un gouvernement est sanctionné, les électeurs s’attendent à un changement. Si on reprend les mêmes, on ne fait qu’accroître leur scepticisme vis-à-vis des institutions et de la République. Personnellement, je ne souhaite en aucun cas que la France, sur le plan politique, ressemble à l’Italie.

Le centre n’a donc politiquement pas d’avenir, même en France ?
Le rêve de François Bayrou serait de repousser les cloisons et de créer un grand parti centriste. Outre le caractère dangereux de cette démarche, elle reste peu crédible en terme d’assise électorale. Depuis qu’il existe des candidats centristes en France (toujours de centre droit), aucun d’entre eux n’a jamais vraiment dépassé les 15 % : Lecanuet, en 1965, a fait 15,57 %, Chaban-Delmas, en 1974, a recueilli 15,11 % des suffrages et Barre, en 1988, a totalisé 16,54 % des voix. Il n’y a eu que deux écarts à ce seuil des 15 % :Poher, en 1969, avec 23,3 %, et Bayrou, en 2002, avec… 6,84 %. Même si la montée de Bayrou paraît aujourd’hui impressionnante, elle n’est que le reflet des difficultés ou insuffisances de la gauche et de la droite, qui lui permettent de braconner sur les terres des autres candidats.
Bayrou peut-il être qualifié de populiste ?
Qu’est-ce que le populisme ? Il se caractérisait, dans la Russie de la fin du XIXe siècle, par le fait que le peuple avait toujours raison, face à des dirigeants forcément corrompus. Chez Bayrou, il y a l’idée d’une faillite des élites et, parallèlement, la représentation d’un peuple uni autour d’intérêts identiques et doté d’un instinct naturel pour définir la voie juste. Le seul problème, c’est que cette représentation est contraire à toutes les observations, aussi bien en sociologie des classes sociales,depuis Marx jusqu’aux libéraux, qu’en sociologie électorale. L’unité du peuple est une notion très belle quand les intérêts nationaux sont en cause. Mais en temps normal, celui-ci reste traversé par des courants et des intérêts contradictoires.
Au sein du peuple, il y a aussi bien les riches que les pauvres, les dirigeants que les dirigés.Même si Bayrou parvenait à ses fins en étant élu, ces contradictions resurgiraient forcément à un moment ou à un autre. C’est en ce sens que le populisme du centre, comme celui de l’extrême droite ou de l’extrême gauche, constitue une mystification.
Quels sont les ressorts de sa popularité actuelle ?
Bayrou joue habilement des insuffisances réelles de la classe dirigeante à se réformer et à exprimer les variations de l’opinion. Les partis renvoient à une sociologie politique qui a vieilli, qui ne correspond plus à l’état d’esprit des citoyens. Beaucoup d’électeurs de gauche, par exemple, votent à droite et inversement. Les partis, dans ce contexte, représentent une structure rigide. Je constate que Ségolène Royal a, elle aussi, compris le problème. Mais à la différence de Bayrou, elle s’appuie sur une majorité sociologique,dans une logique d’alternance politique.

Quelles seraient les conséquences d’une victoire de Bayrou ?
Bayrou prétend pouvoir disposer d’une majorité pour gouverner, à la suite de législatives portées par la dynamique de la présidentielle. Ce phénomène est vrai dans le cas d’une opposition droite-gauche, et Mitterrand en a largement bénéficié. Chirac, a contrario, a eu tort de ne pas avoir dissous en 1995. Mais cette dynamique n’est pas valable pour un gouvernement du centre, car il ne dispose pas d’un terreau électoral suffisant, la famille centriste étant, comme nous l’avons vu, structurellement minoritaire.
Je note, par ailleurs, que toutes les personnalités auxquelles Bayrou a fait appel l’ont désavoué les unes après les autres. Jacques Delors, Jean-Marie Bockel pour la gauche, Michel Barnier pour la droite, et Simone Veil qui a choisi Sarkozy. Aucun d’entre eux ne croient à la démarche de Bayrou, c’est donc qu’il doit y avoir un problème, même pour ces hommes et femmes politiques proches du « centre ». Bayrou fait de l’unité du peuple un principe de gouvernement. Mais dans une démocratie, le gouvernement repose forcément sur l’affrontement entre la majorité et l’opposition. Or, comment faire fonctionner une démocratie alternative avec un parti qui obstruerait tout l’horizon politique ?
Quand bien même Bayrou réussirait à rassembler les différentes cultures politiques, les oppositions naturelles reprendraient très rapidement le dessus. On se retrouverait alors dans la situation d’immobilisme qui a caractérisé la IVe République.
À l’époque, la Troisième force souhaitée par Blum en 1947 s’est trouvée incapable de résoudre les problèmes de la France. Elle n’a fait que renforcer les partis restés en marge des coalitions, à savoir le PCF à gauche et le RPF à droite. La crise algérienne aidant, il a fallu rappeler De Gaulle d’urgence pour éviter la guerre civile… Paradoxalement, le centrisme, caractérisé par la modération, se traduit par un durcissement des extrêmes et, finalement, par l’impossibilité de gouverner.
Avec ce piège terrible, à savoir que l’alternative démocratique à un gouvernement centriste n’existe pas…
Propos recueillis par Luc Peillon

L’UDF, force d’appoint de l’UMP
À un mois de la présidentielle, François Bayrou prétend incarner une autre idée de la politique. Mais derrière les discours du franc-tireur, il y a les actes. Présent dans les deux assemblées parlementaires, le groupe UDF, par ses votes, ne s’est jamais signalé comme une alternative à l’UMP.
François Bayrou s’affiche aujourd’hui comme le chef d’un parti « différent des autres », « ni de droite, ni de gauche », avec un programme qui va « renverser le système ». Mais la posture d’opposant affichée par l’UDF est récente. Les quatre premières années qui ont suivi les législatives de 2002, l’UDF a toujours voté avec l’UMP. La dissidence ne commence vraiment qu’en mars 2006, à treize mois de la présidentielle. François Bayrou vote la motion de censure déposée par le Parti socialiste contre le contrat première embauche (CPE). Mais Il n’est suivi que par 9 députés, sur les 29 que compte son groupe à l’Assemblée nationale (voir page 19).

Le président de l’UDF a du mal à discipliner son parti. En juin 2004, les débats sur le projet de loi relatif à l’assurance maladie voient même François Bayrou être mis en minorité au sein de son propre groupe. Toutefois, en matière de sécurité, l’UDF n’a jamais voté contre les lois qui constituent le socle de la politique sécuritaire et répressive de Sarkozy. En fait, l’UDF souffre d’un manque de cohésion que l’absentéisme chronique de François Bayrou ne permet pas d’endiguer : il brille par son absence dans les trois quarts des votes. Autre comportement emblématique, lorsqu’à l’Assemblée nationale, le chef de l’UDF s’oppose à la majorité en 2006, c’est « à titre personnel », et jamais au nom de son mouvement politique.
Ainsi, l’UDF apporte son suffrage à tous les budgets présentés entre 2002 et 2005, alors même que l’endettement public de la France est entré en zone rouge (+ 8 %) et a déclenché une mise en garde de l’Union européenne. Ce qui n’empêche pas François Bayrou de déclarer : « La dette que nous avons laissée s’accumuler sur la tête de nos enfants est telle qu’il est honteux de leur en laisser la charge.»

L’UDF a rarement agi de manière autonome au sein des deux assemblées. Même si elle se revendique « centriste », indépendante des autres formations politiques, son président, François Bayrou, a appartenu à deux gouvernements de droite, de 1993 à 1997 : celui d’Édouard Balladur, puis celui d’Alain Juppé. Une orientation qu’il a confirmée en 2002, à la veille des législatives, en appelant à « voter UMP ou UDF, mais pas socialiste » (journal télévisé de TF1, le 3 juin).
En matière de positionnement, les chiffres parlent d’eux mêmes : à l’Assemblée nationale, et plus encore, au Sénat, où le groupe UMP à lui seul ne dispose pas de la majorité, l’UDF a voté le plus souvent avec l’UMP. Entre 2002 et 2007, sur les lois les plus importantes, l’UDF a voté à 44 reprises avec l’UMP et seulement à 16 reprises avec le Parti socialiste, mais surtout depuis 2006…
Olympia Nemet

